Le livre à l’ère du Tweet

Avec Déborah Lévy-Bertherat (maître de conférence au LILA à l’ENS et auteure), Sandra Lucbert (auteure de « La Toile » chez Gallimard), Maël Renouard (auteur de « Fragments d’une mémoire infinie » chez Grasset), Nathan Naccache (élève à l’ENS) et Lénaïg Cariou (élève à l’ENS)

Description (texte signé par Nathan Naccache) :

 

Les penseurs de la décadence moderne du champ esthétique (Nietzsche, Heidegger, et bien d’autres parmi ceux qu’Antoine Compagnon a nommés antimodernes) se heurteraient, avec Twitter, non plus à une simple théorie selon laquelle l’art occidental connaîtrait ses dernières heures, mais à des faits, considérés dans ce qu’ils ont de brut, de concret, de frappant : un internaute français passe en moyenne quatre heures par jour sur Internet (hors temps de travail) – soit le temps que les personnages de roman du XIXe siècle consacraient à la lecture -, 54,8 millions de Tweets ont été échangés au sujet de l’élection présidentielle en 2017…

C’est d’abord un changement technologique qui est ici en jeu : l’intitulé de la soirée d’Actualité Critique ne porte pas sur « La littérature à l’ère de Twitter », mais sur le livre à l’ère du tweet, nuance fort significative. Est en cause un support, un objet d’expression, plus qu’une modalité abstraite de création : le livre – contre le tweet. Le livre qui, pouvant s’étirer, s’allonger, osciller entre brevitas et amplificatio, n’en demeure pas moins un objet structurellement, essentiellement et fondamentalement lié à un art de la longueur, de la patience. Le livre comme outil de résonance, son écriture comme dépendant de la faculté, ô combien difficile, de mettre en page l’inspiration – non de la coucher sur le papier, mais d’étirer, jusqu’à leur paroxysme, des notations fragmentaires, des idées évanescentes, des impressions éphémères. Le Tweet comme le Satan de la littérature : le Tweet comme art de transformer le brouillon en œuvre, de faire passer l’opinion pour l’accompli, le superflu pour le parfait. Et pourtant, indéniablement, le Tweet comme l’envers de la littérature : il faudra ici revenir sur l’héritage, latent mais indéniable, du haiku. Et, plus encore, sur la proximité certaine entre le Tweet et ce que Barthes identifiait, dans son dernier cours au Collège de France, comme l’essence du romanesque, voire du littéraire : à savoir la notatio, le fragment, le haiku… Nous partirons donc de ce constat : Twitter marque une concurrence directe avec la littérature, et pourtant, s’il ne se réclame pas directement d’elle, il se situe sur sa voie. Si bien que nous avons ici affaire à une nouvelle concurrence : non plus celle que Platon définissait entre l’artiste et le philosophe – mais entre l’écrivain, l’artisan des livres (cf La Bruyère : c’est un métier que de faire un livre…) et le buzz -au sens anglais du terme – adolescent – au sens grec du terme – coextensif à l’ère du Tweet.

Le Tweet, en premier lieu, comme déclin de la littérature. Plusieurs arguments centraux, à commencer par le fait que Twitter, personne ne saurait le nier, ne place pas sur un piédestal la littérature, et ce pour deux raisons : premièrement parce que Twitter, reposant sur le tissage d’un réseau virtuel et défini comme démocratique, instaure une horizontalité de la parole. La seule hiérarchie possible n’est pas la qualité de l’analyse, la beauté du style, mais le nombre de likes ainsi que de retweets. Inutile de s’étonner, de fait, que ce soient Lady Gaga, Katy Perry, et Justin Bieber qui se partagent le podium des comptes Twitter les plus consultés (plutôt que Houellebecq, Régis Debray, Annie Ernaux…). Mais il y a un autre aspect du problème, qu’il nous incomberait d’étudier de manière plus scolaire : qu’à ce changement technologique -analysable depuis une perspective médiologique – est consubstantielle une transformation civilisationnelle. Ce serait la fin, à défaut de la littérature, non seulement du Livre, mais encore et surtout du Texte – conçu comme espace de tissage. Plusieurs mutations structurelles en témoignent : 1) la mort progressive et lente de l’auteur : sur Twitter, l’auteur répond, dialogue à égalité avec ses interlocuteurs. Sur Twitter, l’auteur comme instance tend à disparaître, soumis à l’injonction d’un format à la fois castrateur et garant de superficialité (on se reportera alors au numéro des Cahiers de Médiologie consacré à la différence entre route et réseaux). Sans parler de l’écriture du livre philosophique, ou de l’essai, impossible à réduire au cadre de 140 caractères. 2) Sur Twitter, nous assistons à une démocratisation, fondamentalement néfaste dans une perspective nietzschénne, de la création : si l’auteur n’existe plus, tout le monde en est devenu un. On s’intéressera, en élargissant un peu le champ du problème, au fait que certaines personnes, ayant acquis leur notoriété à travers les réseaux sociaux, aient eu des prétentions littéraires, auréolées d’un succès quantitatif (Nabilla qui, au salon du livre dernier, a fait de l’ombre à un certain nombre d’écrivains qui, en comparaison, étaient mineurs…). Pour pasticher et détourner Hölderlin, ce n’est plus l’homme qui habite le monde en poète, mais les hommes qui, après avoir tué le poète, s’efforcent d’en faire revenir l’idole, s’acharnent à le remplacer en masse par la danse macabre de leurs productions bourdonnantes.

 

Intervenants:

Déborah Lévy-Bertherat (maître de conférence au LILA à l’ENS et auteure)
Sandra Lucbert (auteure de « La Toile » chez Gallimard)
Maël Renouard (auteur de « Fragments d’une mémoire infinie » chez Grasset)
Nathan Naccache (élève à l’ENS)
Lénaïg Cariou (élève à l’ENS)

 

Date, horaires et lieu:

Jeudi 18 mai 2017, 17h30-19h30
Bibliothèque de Lettres, à l’ENS Ulm (45 rue d’Ulm, 75005 Paris)

 

L’entrée se fera au 1er étage de l’ENS Ulm, qui permet un accès direct à la salle historique de la Bibliothèque de Lettres.

Bibliographie complète (Bibliothèque de l’ENS):

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